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Pourquoi trois semenciers concurrents ont uni leur génétique pour relancer le pois protéagineux

Pourquoi trois semenciers concurrents ont uni leur génétique pour relancer le pois protéagineux

En France, la culture du pois protéagineux couvrait environ 750 000 hectares dans les années 1990. Elle est tombée à 124 000 hectares lors de la campagne 2024-2025. Pour enrayer ce recul, trois semenciers concurrents ont fait un choix rare. RAGT, Limagrain et Florimond Desprez ont versé toute leur génétique pois dans un programme commun, Pea4Ever. Dans le premier épisode de la série « Les voix de Pea4Ever », six acteurs de la filière racontent comment cette alliance est née.

Un constat partagé par les semenciers et les agriculteurs

Pea4Ever est né d'un diagnostic que les dirigeants des entreprises de sélection et les représentants des agriculteurs ont fini par poser ensemble.

« Pea4Ever, c'est un constat partagé entre les dirigeants de plusieurs entreprises de sélection et les élus agricoles qu'on n'atteindrait pas les objectifs de transition agricole, de souveraineté protéique, sans un réinvestissement massif dans l'amélioration variétale du pois. » témoigne David Gouache, directeur du GIE PeaBoost.

Ces deux objectifs se jouent au champ. Le pois fixe naturellement l'azote de l'air, ce qui limite le recours aux engrais azotés. Il fournit aussi des protéines végétales que la France pourrait produire elle-même au lieu de les importer, et c'est ce que recouvre la souveraineté protéique.

Pourquoi les surfaces de pois protéagineux ont chuté en France

François Desprez, président du groupe Florimond Desprez, se souvient des années fastes. « Dans les années 90, quand il y avait 750 000 hectares de pois, nous avions 70 % de parts de marché. » Trente ans plus tard, la France en sème six fois moins (Pleinchamp, janvier 2026).

Laurent Guerreiro préside à la fois le GIE PeaBoost et le groupe RAGT. Il y voit un engrenage. Quand une culture rapporte peu, les agriculteurs la sèment moins. Les semenciers vendent alors moins de semences et réduisent leurs budgets de recherche, ce qui ralentit à son tour le progrès des variétés.

« Ça fait partie des espèces en grand danger parce que plus suffisamment d'investissement, de par la profitabilité de la culture au niveau des agriculteurs et les retours sur investissement pour un semencier. » témoigne Laurent Guerreiro, président du GIE PeaBoost.

David Gouache rappelle que le pois reste une « relativement petite culture en surface, culture avec beaucoup de semences de ferme ». Beaucoup d'agriculteurs ressèment une partie de leur récolte au lieu d'acheter des semences certifiées, ce qui laisse moins d'argent aux sélectionneurs pour la recherche. « On avait un déficit d'investissement extrêmement clair qui bloquait en fait cette capacité à fournir des semences qui répondent vraiment aux besoins de rentabilité, de compétitivité de la culture », résume-t-il.

Le débouché, en revanche, ne manque pas. Adrien Dupuy, agriculteur dans l'Oise, suit les dossiers pois comme administrateur de la FOP, la Fédération française des producteurs d'oléagineux et de protéagineux. « Il n'y a pas de problème de débouchés pour les pois protéagineux. C'est surtout un problème d'approvisionnement dû à la chute drastique des surfaces et des volumes proposés », souligne-t-il.

La génétique, maillon faible de la filière pois

Xavier Dorchies est directeur général délégué de Sofiprotéol, la société de financement de la filière oléoprotéagineuse. Il résume le diagnostic par l'image d'une chaîne.

« Le point faible du pois, c'est vraiment sa génétique. Or, dans une filière, la force d'une filière se mesure en fait à la force ou à la faiblesse de son maillon le plus faible. Et aujourd'hui, nous avons collectivement identifié dans la filière pois la génétique comme le maillon faible de cette filière. » témoigne Xavier Dorchies, directeur général délégué de Sofiprotéol.

Les aides publiques passaient pourtant à côté de ce maillon. David Gouache parle d'un « trou dans la raquette ». Les programmes publics consacrés aux légumineuses à graines finançaient l'innovation et les filières, sans prévoir « le soutien aux initiatives et aux investissements dans l'amélioration des plantes ».

Ce levier a fait ses preuves. « On sait que ça marche d'amener de l'innovation jusqu'à la ferme par la graine », rappelle-t-il.

Une mise en commun inédite de la génétique du pois

Les trois semenciers se disputent d'ordinaire les mêmes clients. Dans Pea4Ever, ils ont accepté de travailler sur un matériel génétique commun, et Laurent Guerreiro mesure le pas franchi.

« Alors effectivement, on travaille avec des concurrents, ce qui n'est pas une pratique habituelle, surtout dans ce niveau de mutualisation que nous avons acté, de mélanger l'intégralité de nos génétiques et d'une certaine manière, mettre en veille notre concurrence respective pour se dire que l'intérêt de la culture était plutôt souverain. » témoigne Laurent Guerreiro.

La compétition n'a pas disparu pour autant. Elle reprendra quand le programme aura produit des variétés plus performantes, et Laurent Guerreiro parle déjà de retrouver « la saine compétition qui nous anime ».

Dans les faits, chaque entreprise apporte ses meilleures lignées.

« Les trois partenaires sélectionneurs, ils apportent vraiment ce qu'ils ont de meilleur, leur matériel génétique élite, leurs marqueurs. On met tout ça dans un pot commun, sans aucune arrière-pensée quant à celui qui en tirera le plus grand parti à l'échéance des travaux. » témoigne François Desprez, président du groupe Florimond Desprez.

Le matériel génétique élite désigne les lignées les plus avancées de chaque programme de sélection. Les marqueurs, eux, sont des repères dans l'ADN qui signalent un caractère recherché, comme la résistance à une maladie, avant même que la plante pousse au champ.

Membres du groupe de travail des sélectionneurs de Pea4Ever lors d'une visite d'essais au champ
Serre de sélection de pois visitée par les membres du GIE PeaBoost en février 2026
Étiquette d'identification d'une lignée de pois dans une parcelle d'essai

Pour Limagrain, ce choix rejoint une culture d'entreprise.

« On croit beaucoup en la coopération, c'est une des valeurs du groupe Limagrain, qui est un groupe coopératif, et on est convaincus que c'est en se mettant à plusieurs sur un marché comme ça, qui est un marché qui aujourd'hui est, on va dire, sinistré. En se mettant à plusieurs, on unira nos moyens pour pouvoir arriver à des résultats tangibles pour les agriculteurs. » témoigne Régis Fournier, conseiller stratégique de Limagrain.

Ce que les agriculteurs peuvent attendre de Pea4Ever

Le budget prévu pour les cinq années de recherche atteint 50 millions d'euros, dont 25 millions de subventions publiques. Les partenaires visent un gain de rendement d'une tonne par hectare. Ils espèrent mettre de nouvelles variétés à disposition des agriculteurs d'ici sept à huit ans, quand l'amélioration variétale en demande habituellement dix à quinze.

La phase actuelle, dite d'amorçage, ne produit pas encore de variétés. Elle bâtit d'abord les outils de sélection. Les équipes constituent une collection de diversité génétique et suivent leurs essais par drone. D'autres dispositifs mesurent comment les lignées résistent aux maladies, et la tolérance à la sécheresse est même évaluée jusqu'au Maroc.

Récolte en serre de la collection de diversité génétique du pois, en 2025
Pépinière d'observation des viroses du pois chez Limagrain, en 2025
Semis d'essais de pois d'hiver chez un membre du programme

L'horizon de la filière, lui, est connu. « À 2030, je dirais 300 000 hectares vu que c'est la cible officielle », indique David Gouache.

Pour clore la vidéo, Adrien Dupuy a choisi de retourner un vieux proverbe.

« Je me permettrais de faire mentir le vieil adage qui dit que tout seul on va plus vite et ensemble on va plus loin. Non, avec le programme Pea4Ever, ensemble on ira plus vite et ensemble on ira plus loin. » témoigne Adrien Dupuy, agriculteur dans l'Oise.

Une série en vingt épisodes pour comprendre Pea4Ever

Cette vidéo ouvre la série « Les voix de Pea4Ever », tournée pendant le séminaire annuel du programme les 24 et 25 novembre 2025 à Paris. Dix-sept acteurs de la filière pois y prennent la parole. Certains épisodes donnent la voix à une seule personne, d'autres en croisent plusieurs autour d'une même question. Le prochain épisode est consacré à Laurent Guerreiro, président du GIE PeaBoost.

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